Premiers jours d’une mère


Ma petite fille,

Tu es née le 6 janvier, jour de l’Epiphanie. Ce jour-là, je t’ai à la fois perdue et rencontrée. Tu ne seras plus jamais dans mon ventre, qui est redevenu un simple ventre, douloureux et mou, avec des organes qui se baladent librement dedans.

Maintenant, je suis maman. Je m’y étais préparée mais je ne pouvais pas anticiper tout l’amour qui allait me saisir en te voyant pour la première fois. J’ai cru que mon coeur allait éclater, je pleurais, je riais, je t’aimais. J’avais l’utérus ouvert sur une table d’opération mais cela n’avait aucune importance, je me fichais de la douleur, de ma pudeur, des gens autour de moi, de moi-même. Tu étais née.

Je ne savais pas qu’aimer pouvait faire si mal. Etre si inconfortable. Je ne savais pas que les premiers jours, chacun de tes pleurs serait un coup de poignard dans mon ventre. J’ignorais que je passerais mon temps à te regarder, ne dormant que d’un oeil, poussant mon corps jusqu’à l’épuisement.

Le troisième soir, le baby-blues est entré dans notre chambre. Cette nuit-là, nous avons beaucoup pleuré toutes les deux, inconsolables. Saisie par la vertigineuse responsabilité que j’avais à présent, j’ai craint de ne pas être à la hauteur. J’étais terrifiée. Je n’y connaissais pas grand-chose en bébés. Auparavant, je n’en avais presque jamais eu dans les bras et ils m’effrayaient. Je les trouvais bizarres, rarement beaux et je ne les comprenais pas. Leurs cris me vrillaient les tympans. Je m’en tenais éloignée.

Je n’ai jamais considéré que le bonheur d’une femme passait forcément par la maternité. Il y a bien d’autres façons de s’épanouir. Longtemps, j’ai tergiversé. Ma liberté étant essentielle, je craignais de ne plus exister si je mettais au monde un petit être. Quand j’étais enfant, je jouais rarement avec des poupons ou des poupées. Je préférais les jeux de construction et les découvertes intellectuelles. Le troisième soir, la question tournait en boucle dans ma tête : « ai-je bien fait d’avoir un bébé ? »

Tu n’es pas un bébé, tu es mon bébé. La petite fille que j’ai tant espérée. Le blues a duré une bonne dizaine de jours, accentué par les douleurs de la césarienne et la difficulté à considérer celle-ci comme un accouchement.Le plus difficile est encore de juguler mon inquiétude pour toi. Sans cesse quand tu dors, je vérifie que tu respires bien. Je m’inquiète quand tu respires trop vite, trop lentement, en poussant des cris, en remuant. J’ai peur pour toi, chaque jour qui passe. Toute ma vie est désormais assujettie à la tienne. Je n’ose imaginer comment je te survivrais si tu n’étais plus là. Ce ne serait pas possible. Un visage se télescope au tien, un vieux traumatisme. Des scénarios catastrophe passent dans ma tête, j’essaie de les remplacer par de jolies images de ton avenir.

Mais peu à peu, nous nous sommes apprivoisées.

J’aime ton sourire, ton odeur, ton joli visage, tes pieds doux comme de la soie. J’aime quand tu te tends tes mains vers moi. Quand tu observes autour de toi, curieuse de tout. J’aime quand tu vas bien.

Je te parle, beaucoup. Te chante des chansons débiles aux paroles ridicules. Je te souris. Je me fous du reste du monde. Les conseils des autres, que je réclamais tant les premiers jours, me tapent aujourd’hui sur les nerfs. Je suis ta maman, on se connaît très bien toutes les deux. Ce lien est plus fort que tout.

Je te regarde grandir. C’est surtout toi qui me fait grandir. Je n’avais pas compris que j’étais adulte avant ta naissance.

Je t’aime, simplement.

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